jeudi 23 avril 2009

Pour en finir avec l'estime de soi

Les magazines de psychologie et de nombreux ouvrages de développement personnels nous promettent que le bonheur est au bout de l'estime de soi...
Or la recherche est bien moins affirmative.
Baumeister et collègues. (2003) dans une étude qui a fait date concluent : Nous n’avons pas trouvé d’indications que renforcer l’estime de soi (par intervention thérapeutique ou en milieu scolaire) soit bénéfique. Nos résultats ne plaident pas en faveur de la promotion et de l’extension de l’estime de soi dans l’espoir que cela pourrait améliorer les résultats scolaires. Au regard de l’hétérogénéité des hauts degrés de estime de soi, complimenter sans mesure pourrait tout aussi bien promouvoir le narcissisme et ses conséquences indésirables.
Ce ne sont pas seulement les comportements prosociaux, mais aussi les comportements antisociaux qui sont plus probables chez les enfants ayant une haute estime de soi. (Salmivalli et al. 1999).
Dans un nouvel ouvrage, The Narcissism Epidemic (l'épidemie du narcissisme), Jean Twenge et W. Keith Campbell soulignent que le résultat d'avoir tout fait pour augmenter l'estime de soi de nos enfants est la création d'une génération de personnalités gonflées d'un sens disproportionné de leur valeur personnelle (la définition clinique du narcissime) mais sans véritable résilience ni capacité à réparer les choses et les relations.
Faisant le point sur les recherches actuelles, ils soulignent que l'entrainement des habiletés sociales est bien plus payant et efficace que l'inflation du sens de soi - et promeut un bonheur plus durable.
L'antidote à la bulle spéculative de l'estime de soi? Twenge recommande l'humilité, une évaluation de soi plus juste, la pleine conscience et faire passer les autres avant soi. Dans une interview à Newsweek elle déclare : De telles valeurs pourront sembler ringardes, peut-être même défaitistes pour ceux d'entre nous qui pensent qu'ils sont spéciaux, mais faite moi confiance : plus on pratique, plus cela devient facile.
Quant à Baumeister et collègues (2003), ils concluent : Nous recommandons plutôt d’utiliser les compliments visant à renforcer l’estime de soi comme des récompenses des comportements socialement désirables et les efforts personnels. A noter: cette équipe de recherche a mis l'essentiel de ses résultats en ligne. Pour une traduction de l'abstract d'une de leurs études les plus marquantes, visitez le site afforthecc.
Benjamin Schoendorff (image Rémi Schoendorff)

2 commentaires:

Annie GRUYER a dit…

Bonjour Benjamin,

Pour une fois, je ne partage pas ce point de vue mais justement, c'est l'intérêt de l'échange et d'une réflexion mise en commun dans un groupe humain.
Je trouve que c'est un raccourci erroné que de coller l'étiquette de narcissisme à l'estime de soi.

Je ne prendrai commme exemple qu'un sujet que je connaîs malheureusement bien et personnellement (mais çà va mieux au bout de nombreuses années d'efforts!) et associativement : la phobie sociale.

Toutes les thérapies du monde s'axant sur l'estime de soi ne transformeront jamais un anxieux social en narcissique avec un ego surdimensionné et des dents qui rayent le parquet.

S'il est dommageable, voire dangeureux (en politique, en économie...) que des gens aient une estime de soi haute et stable sans jamais se remettre en question, il provoque bien d'autres dégâts chez les personnes en souffrance de phobie sociale à basse estime d'elle stable.

Je connais de nombreuses personnes dans cette situation qui, du fait d'une estime de soi réduite à zéro, voire même inférieure à zéro, ont des parcours de vie réduit, gâché. Ce sont des personnes le plus souvent brillantes intellectuellement, artistiquement..., sensibles, altruistes, bienveillantes mais en totale position de "paillasson" (cf. "La peur des autres" Editions O.Jacob, de C.André et P.Légeron).
Ces personnes sont rongées par la culpabilité, la honte, la peur au ventre de ne pas "être à la hauteur", d'être ridicule. Au paroxysme de tout cela, la phobie de l'imposteur.

Des gens bardés de diplômes se retrouvent sous-employés ou au chômage,par manque de confiance en eux, n'osant postuler
à un poste où ils se jugent eux-mêmes à l'avance, à tort, incompétents.

Je suis sûr qu'à Médiagora Paris, parmi nos adhérents, il y a des ingénieurs, des créateurs,des artistes qui s'ignorent. Leur image d'eux-mêmes se cognant désespérément contre le mur de leur mauvaise estime d'eux.
Et je ne parlerai même pas des conséquences dans le champ de la vie personnelle, intime.

Alors demander à ces personnes d'être encore plus humbles et de laisser encore un peu plus les autres passer devant elles, me semblent au mieux contre-productif, au pire renforçateur de
leur mauvais estime de soi:
"Il me demande d'être plus humble, je suis vraiment nul alors."

Je suis par contre évidemment d'accord sur le travail de fond essentiel à mener avec l'entraînement aux habilités sociales. L'exposition en TCC reste la meilleure des composantes pour stopper les ruminations dévalorisantes et se frotter à l'épreuve de réalité, qui réajuste la perception des choses, tout en défocalisant de ce moi si atrophié et en prenant du recul.

Cela me rappelle le film "Amélie Poulain" qui avait du mal avec le bonheur et c'est l'homme aux os de verres qui lui donna la plus belle réplique dont je restitue-là maladroitement l'idée générale: "vous qui n'avez pas comme moi des os en verre qui m'empêchent toute vie sociale, frottez-vous à la vie, vous ne vous casserez, au contraire."

Reste que renforcer,complimenter, encourager, soutenir, féliciter une personne en souffrance de phobie sociale ne peut en aucun cas lui être nuisible.

Bien amicalement
Annie

bertrand a dit…

Bonjour, Benjamin. Encore une fois cela montre l'importance de la recherche et de ne pas se fier uniquement sur des impressions cliniques et de vieux précepts.
Je pense qu'effectivement pour des personnes qui ont une estime de soi très basse, y travailler est primordiale. Neanmoins, faire du renforcement de l'estime de soi "tout azimut" me semble aller dans le sens de développer les dimensions narcissiques de certaines personnes en particulier des enfants. Ce qui semble être confirmer par cette recherche.
Amicalement bertrand