mardi 21 avril 2009

Hémianopsie

Il y a une semaine, lundi de Pâques,à 22:10, je suis passé à vélo devant l'appartement de mes parents. J'ai tourné la tête à droite pour voir s'il y avait de la lumière à leurs fenêtres quand j'ai soudain remarqué que je n'arrivais à voir que l'extrême gauche de leur fenêtre gauche. Ils ont trois fenêtres donnant sur la place. J'ai continué à rouler quelques mètres. Mais, arrivé devant le panneau publicitaire suivant, je n'arrivais pas à en lire un seul mot - pas même une lettre! Et les voitures arrivant en face avaient toutes le phare droit déféctueux!
Mon esprit s'est tout de suite connecté à mes cours de neuropsychologie (l'étude du fonctionnement cérébral au moyen des déficits dûs à diverses lésions) et j'ai pensé à un Accident Vasculaire Cérébral (AVC). Ce que je vivais s'appelle hémianopsie latérale homonyme, c'est à dire une perte de la vision dans le champ visuel droit. Je pouvais observer cette perte aussi bien avec l'oeil droit qu'avec l'oeil gauche. J'ai alors pensé à une attaque cérébrale du lobe occipital gauche, la partie arrière de notre cerveau qui est impliquée dans le traitement visuel. Le lobe gauche gérant le champ visuel droit, le lobe droit le gauche.
J'ai commencé à avoir terriblement peur. J'ai fait demi-tour et suis allé chez mes parents demander de l'aide. Je n'arrivais pas à voir les boutons de leur digicode. Une de leur voisine est entrée dans l'allée et je ne pouvais pas distinguer son visage, mis à part ses cheveux, sur la gauche.
Avec mes parents, dont je n'arrivais pas à voir les yeux, nous avons appellé des amis neurologues et neuropsychologues. Parents et amis se sont efforcés de me rassurer sur le mode : ça n'est rien, tu es juste un peu surmené, c'est normal.
Je savais parfaitement que ça n'était pas normal et leurs paroles n'avaient pour seul effet que de m'effrayer plus encore. Qu'allais-je devenir? Comment vivre sans pouvoir lire et comment pratiquer mon beau métier de thérapeute sans pouvoir croiser le regard de mes clients, ce qui est pour moi si important?
Je ne pouvais pas même distinguer la première lettre d'aucun mot, seulement son tiers gauche - tout le reste était dans le flou total. L'angoisse me saisit.
Au bout de 45 minutes, ma vision s'est graduellement rétablie vers la droite. Puis ma chère maman a prononcé la seule parole de la soirée qui m'ait vraiment rassuré. Elle a tout simplement dit que même aveugle je pourrais faire mon métier. C'est vrai, ai-je pensé, il me suffira d'écouter avec encore plus d'attention. D'abord accepter, ensuite avancer.
Je rentrais me coucher et le lendemain matin avait recouvré l'essentiel de ma vision.
Cet AVC, comme un passage dans l'aimant de l'IRM l'a montré, était dû à une petite ischémie cérébrale (réduction du flot sanguin) dont les causes restent encore obscures. Les sequelles cérébrales en sont infimes, mais quand même visibles sur les images. Un tout petit 'pête au casque' arrière gauche.
J'ai pensé à Jill Bolte Taylor, une neuroscientifique américaine qui en 1996 a souffert d'une hémoragie cérébrale autrement plus grave. Cet accident lui a permis d'observer, de l'intérieur, l'expérience de vivre ce qu'elle étudiait théoriquement - les lésions cérébrales.
Texte et image Benjamin Schoendorff

2 commentaires:

Rénata a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Arnaud a dit…

beaucoup de choses défilent dans notre esprit face à de tels évènements si brutaux...il y a qq semaines, j'ai été piqué par une seringue ayant servie à faire une prise de sang à un patient VIH positif. Je me suis rendu compte du statut sérologique du patient plusieurs minutes après la piqure. Le choc, tout bascule rapidement...réactions émotionnelles, viscérales. Nos priorités changent brutalement.
Une trithérapie d'urgence, prise sur plusieurs semaines a permis d'écarter le risque.
Merci Benjamin de partager ce moment si dur avec nous.
arnaud