mercredi 4 août 2010

Le pouvoir de se découvrir utile

Sur sa page Facebook, Kelly Wilson, un des initiateurs de la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement, publie régulièrement des textes formant partie de son ‘projet d’appréciation’. J’ai déjà traduit certains de ces textes pour ce blog et je voudrais aujourd’hui partager ce texte que Kelly, qui est venu animer un atelier de formation à la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement à Lyon en juillet dernier vient de publier.

Je porte en moi une tendresse particulière pour les personnes souffrant de difficultés développementales. Voici l’histoire derrière cette tendresse.
C’était l’hiver 1985 et je faisais lentement route pour revenir au centre de la vie. Avant cela j’avais passé des années à vivre à la frontière entre vivre et mourir. Connaissez-vous cet endroit ? J’attendais juste de pouvoir mobiliser suffisamment de courage ou d’apathie pour mourir de ma propre main (mais sans jamais les trouver). Ou, ma stratégie la plus active, en espérant secrètement que je mourrais du fait d’un malheureux concours de circonstances — un passage à tabac, une balle, un accident de la circulation — et en vivant d’une manière qui rendait cela très probable.
Le premier job que j’ai eu fut de travailler dans un foyer pour personnes souffrant de handicap développementaux pour $4 de l’heure. Les personnes qui vivaient là devaient souffrir de profond handicap et la plupart avaient d’autres difficultés qui faisaient qu’il était difficile de les caser. Beaucoup d’entre eux avaient survécu à de nombreuses années dans les énormes entrepôts humains que notre société construit pour loger (ou peut-être juste entreposer) les personnes ayant ces problèmes.
Si jamais cela commence à sembler noble de ma part, vous devriez savoir que si quelqu’un m’avait offert un emploi plus prestigieux ou plus rémunérateur, je l’aurais accepté sans hésitation. Je n’ai pas renoncé à la richesse ou à la renommée pour prendre cet emploi. Personne ne m’offrait un meilleur job. Personne. J’avais 30 ans et je n’avais jamais eu d’emploi stable de toute ma vie. J’ai pris le job à 4 $ de l’heure parce que c’était tout ce que j’étais qualifié à faire.
Je travaillais les matins – tôt. J’arrivais et je réveillais les gars et les préparaient à se rendre à leurs ateliers protégés. À cause de leur niveau de handicap, il arrivait occasionnellement que les gars se salissent pendant la nuit. C’était alors mon job de les aider à se nettoyer.
Je me souviens avec une grande clarté, tôt un matin, en cette obscurité d’avant l’aube de l’hiver 1985, être à genoux dans cette salle de bains. Un carrelage bleu montait aux murs, l’eau chaude tombait en pluie, et je me souviens du contact et de l’odeur de cet air savonneux et fumant, et je suis à genoux à nettoyer les souillures des jambes de l’un de ces gars. Et là en bas, à genoux, il m’est apparu, que si vous ne pouviez pas laver vos selles de vos propres jambes, et que quelqu’un pouvait le faire pour vous, ce serait une bonne chose.
J’ai vécu tellement d’années totalement certain que j’étais un poids pour l’univers. Vous approcher de moi vous épuiserait et vous causerait des dégâts. Plus vous vous approcheriez, plus de dégâts vous subiriez. La plupart du temps les gens ne s’en rendaient pas compte avant qu’il ne soit trop tard, mais ils finissaient toujours par s’en rendre compte. Voilà l’histoire à l’intérieur de laquelle je vivais. J’avais des preuves — un sillage de relations brisées et d’échecs personnels s’étendait derrière moi aussi loin que l’œil portait.
Mais là, à genoux, dans cette salles de bains embuée, je me suis trouvé utile. Je ne savais pas que je pouvais être utile. Et je ne peux exprimer ce que cela voulut dire pour moi ce jour là, dans cette salle de bains, à genoux, de me découvrir utile. Et, aujourd’hui, me remémorant tout cela, mes yeux se remplissent de larmes de gratitude. J’ai une dette spéciale envers les personnes vivant avec des handicaps développementaux. Ça n’est pas une dette malvenue, mais une que je porte avec joie. Ces gens avec des handicaps si profonds m’ont fait savoir que je pouvais être utile. Ce fut un présent d’une importance incommensurable offert dans le dernier endroit où je me serais attendu le trouver.
Et aujourd’hui, plus de 25 ans plus tard, j’ai reçu ce présent un millier de fois, tout autour du monde. Ça a vraiment été merveilleux. Ça n’a pas été indolore, mais merveilleux et inattendu. Je ne peux croire que je suis presque parti avant que cela n’arrive. Je suis vraiment content d’être resté. Vraiment content et reconnaissant.
Voici les choses qui me viennent, à la réflexion :
Juste là où vous êtes est un excellent point de départ.
Laissez le monde vous surprendre.
Demandez-vous quels présents pourraient apparaître dans les actions les plus simples et les endroits les plus humbles.
Ne sous-estimez jamais le pouvoir de petites actions de gentillesse — offertes ou reçues.
Prenez le temps d’apprécier la richesse de votre propre vie, même (et peut-être surtout) dans ses plus petits aspects.
Namaste à vous tous,
Kelly

Kelly G Wilson PhD est professeur de Psychologie à l'Université du Mississippi à Oxford où il a reçu le prix du professeur extraordinaire de l'année 2010
Kelly G Wilson PhD, (traduction Benjamin Schoendorff) (image Rémi Schoendorff)

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Cà me fait penser à mon tout premier patient : j'étais externe dans le service de neurologie d'un grand CHU. L'externe, c'est le grouillot de service, mais là on m'a confié mon premier patient. Un patient complétement abîmé par l'alcool et la rue. Mais c'est plutôt bizarre, je n'ai pas vu tout çà. Je m'en suis occupé de toute mon âme sans être perturbée par les jugements habituels sur ce type de patients (j'étais trop jeune pour les connaître). C'était le meilleur patient que j'ai jamais eu. Quand il a quitté le service, il m'a offert une petite médaille de St Christophe. Ce patient a créé, a scellé le lien, le rapport que j'ai avec la médecine. J'ai toujours son visage gravé dans ma mémoire 25 ans plus tard.

Anonyme a dit…

se sentir utile c'est là le sens de la vie
dans tous ces moments où on a ce sentiment on sait pourquoi on est là

Anonyme a dit…

un jour j'ai lu votre livre et vous m'avez été utile ...et vous ne le savez pas...
et je vous en remercie

Benjamin Schoendorff a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Benjamin Schoendorff a dit…

Merci pour votre commentaire qui me touche beaucoup car je fais ce que je fais pour ma valeur de me rendre utile.

Bien à vous, Benjamin

Anonyme a dit…

alors ne vous arrêtez pas , continuez à nous guider comme votre phare ..... lui ne voit pas tous les bateaux qu'il a pu aider mais eux se souviennent de n'avoir pas coulé ... et regardent tjrs dans la direction, en silence , tout en souhaitant le retrouver